Vous demandez si l'amour rend heureuse ;
Il le promet, croyez-le, fût-ce un jour.
Ah ! pour un jour d'existence amoureuse,
Qui ne mourrait ? la vie est dans l'amour.
Quand je vivais tendre et craintive amante,
Avec ses feux je peignais ses douleurs :
Sur son portrait j'ai versé tant de pleurs,
Que cette image en paraît moins charmante.
Si le sourire, éclair inattendu,
Brille parfois au milieu de mes larmes,
C'était l'amour ; c'était lui, mais sans armes ;
C'était le ciel… qu'avec lui j'ai perdu.
Sans lui, le coeur est un foyer sans flamme ;
Il brûle tout, ce doux empoisonneur.
J'ai dit bien vrai comme il déchire une âme :
Demandez-donc s'il donne le bonheur !
Vous le saurez : oui, quoi qu'il en puisse être,
De gré, de force, amour sera le maître ;
Et, dans sa fièvre alors lente à guérir,
vous souffrirez, ou vous ferez souffrir.
Dès qu'on l'a vu, son absence est affreuse ;
Dès qu'il revient, on tremble nuit et jour ;
Souvent enfin la mort est dans l'amour ;
Et cependant… oui, l'amour rend heureuse !
Marceline DESBORDES-VALMORE
Je suis blonde et charmante,
Ailée et transparente,
Sylphe, follet léger, je suis fille de l'air,
Que puis-je avoir à craindre ?
Une nuit de m'éteindre ?
Qu'importe de mourir comme meurt un éclair !
Je vole sur la nue ;
Aux mortels inconnue,
Je dispute en riant la vitesse aux zéphirs!
Il n'est point de tempête
Qui pende sur ma tête ;
Je plane, et n'entends plus des trops lointains soupirs.
Je vais où va l'aurore ;
On me retrouve encore
Aux mers où tout en feu se plonge le soleil !
Quand son tour le ramène,
Prompte, sans perdre haleine,
Je le joins, et c'est moi qu'on salue au réveil.
Qui suis-je ? où suis-je ? où vais-je ?
N'ayant pour tout cortège
Que les oiseaux de l'air, les étoiles aux cieux ?
Je ne sais ; mais tranquille,
Aux pensers indocile,
Je m'envole au zénith, au fronton radieux !
Parfois je suis contrainte ;
Mais c'est la molle étreinte
De l'amour qui me berce en ses vives ardeurs !
J'en connais tous les charmes ;
J'en ignore les larmes,
Et toujours en riant, je vais de fleurs en fleurs
Vive, alerte et folâtre
De l'air pur idolâtre
Je vole avec Iris aux couleurs sans pareil ;
Souvent je me dérobe
Dans les plis de sa robe
Faite d'un clair tissu des rayons du soleil.
Souvent dans mon courage,
Je rencontre au passage
Une âme qui s'envole au céleste séjour ;
Je ne puis, bonne et tendre,
Lorsqu' elle peut m'entendre,
Ne pas lui souhaiter vers moi le gai retour !
Des échos la tristesse
M'apprend que l'allégresse
Ne règne pas toujours aux choses d'ici bas,
Et que parfois la guerre
Va remuer la terre.
La faim, le froid, la soif ! qu'on ne m'en parle pas !.
Si jadis quelque chose
Me venait ; de la rose
C'était le doux parfum que le vent m'apportait !
Je croyais, pauvre folle,
La rose, le symbole
Du bonheur que la terre à mes yeux présentait !
La terre par l'espace
Dans l'ordre qu'elle trace
Traîne trop de malheurs et de peine en son vol ;
Le bruit souvent l'atteste,
Son spectacle est funeste,
Et certes ne vaut pas un détour de mon col !
Pourquoi m'occuper d'elle,
Je suis jeune, et suis belle ;
Mes lèves sont de rose, et mes yeux sont d'azur :
A mes traits si limpides
L'honneur mettrait des rides ;
La terre ternirait l'éclat de mon ciel pur !
Parfois vive et folette,
Poursuivant la comète,
Dans l'espace inconnu nous prenons notre essor !
À mon front je mesure
Sa blonde chevelure
Qui traîne dans les airs un ardent sillon d'or !
Lorsque je me promène,
Pour qu'elle m'entretienne,
Pourquoi pas de compagne aux mots doux et vermeils ?
Quoi ! n'en aurais-je aucune ?
Ah ! pardon, j'ai la lune,
L'étoile, la planète, et mes mille soleils !
J'ai quelquefois des anges,
Car leurs saintes phalanges,
Je les suis en priant ; plus prompte que l'éclair ;
Sans leur porter envie,
Je préfère ma vie :
Rien n'est si doux aux sens que de nager dans l'air.
Si le sommeil me gagne,
Ma couche m'accompagne,
Couverte d'un manteau brodé de bleus saphirs ;
Dans les flots de lumière,
Je ferme ma paupière,
Laissant flotter ma robe entrouverte aux zéphirs.
Jules VERNE
Sous l'épais sycomore, ô vierge, où tu sommeilles,
Dans le jardin fleuri, tiède et silencieux,
Pour goûter la saveur de tes lèvres vermeilles
Un papillon d'azur vers toi descend des cieux.
C'est l'heure où le soleil blanchit les vastes cieux
Et fend l'écorce d'or des grenades vermeilles.
Le divin vagabond de l'air silencieux
Se pose sur ta bouche, ô vierge, et tu sommeilles !
Aussi doux que la soie où, rose, tu sommeilles,
Il t'effleure de son baiser silencieux.
Crains le bleu papillon, l'amant des fleurs vermeilles,
Qui boit toute leur âme et s'en retourne aux cieux.
Tu souris ! Un beau rêve est descendu des cieux,
Qui, dans le bercement de ses ailes vermeilles,
Éveillant le désir encor silencieux,
Te fait un paradis de l'ombre où tu sommeilles.
Le papillon Amour, tandis que tu sommeilles,
Tout brûlant de l'ardeur du jour silencieux,
Va t'éblouir, hélas ! de visions vermeilles
Qui s'évanouiront dans le désert des cieux.
Ëveille, éveille-toi ! L'ardent éclat des cieux
Flétrirait moins ta joue aux nuances vermeilles
Que le désir ton coeur chaste et silencieux
Sous l'épais sycomore, ô vierge, où tu sommeilles !
Charles-Marie LECONTE DE LISLE
( 1818 - 1894 )
Mon peu de terre avec mon peu de jour
Et ce nuage où mon esprit embarque
Tout ce qui fait l'âme glissante et lourde,
Saurai-je moi, saurai-je m'en déprendre ?
Il faudra bien pourtant qu'on m'empaquette
Et me laisser ravir sans lâcheté,
Colis moins fait pour vous, Eternité,
Qu'un frais panier tremblant de violettes.
Jules Supervielle ( 1884 - 1960 )
Vous pourrez fuir à tout jamais au bras d'un homme
Qui saura celui-là le goût de pluie et d'eau
Sur la dernière rose et la première pomme
Que doit avoir votre baiser...Il fera beau...
Vous rêverez devant les ¨les Borromées,
Et la lune sera la perle de la nuit,
Et les brises seront calmes et parfumées,
Et vous vous lèverez quand sonnera minuit.
Et j'imagine tout : le Palace, la chambre,
Vos souliers de velours sur le tapis laissés,
La divine douceur de la nuit de septembre
Où monteront les cris des violons blessés.
Il aura celui-là, vos blancheurs inconnues
De jeune fille, et vos parfums, votre bras clair,
Les purs secrets neigeux de vos épaules nues.
Il aura tout...il n'aura rien que votre chair !
Le meilleur de l'amour, son éveil et son aube,
Souvenez-vous, c'est moi qui les ai pour toujours.
On se prenait les mains quand séchait votre robe
Que l'orage trempait sous les feuillages lourds.
Nos yeux savaient comment l'âme fait signe à l'âme ;
Nous nous tenions les mains comme on tient un trésor,
Et j'étais plus qu'un homme, et vous, plus qu'une femme ;
Et le soir s'effaçait tel un pauvre décor.
Et ce n'est que cela qui compte dans la vie.
Cet infini qui tremble au fond d'un bel oeil pur
Je l'eus, que voulez-vous désormais que j'envie ?
Ma part est la meilleure, elle est faite d'azur !
Léo Larguier ( 1878 - 1950 )
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